Avec Marie-Jo Magnin, la sophrologie se dit en termes de présence, d’alliance, de cohérence et de mouvement. Présidente de Sophrologie Suisse, elle partage ici un parcours où se croisent engagement social, santé publique, accompagnement des transitions de vie et désir profond de faire communauté. Une parole habitée, qui relie l’expérience personnelle, le soin, la transmission et l’avenir de la sophrologie en Suisse.
Entretien réalisé par Igor Kopeykin, secrétaire général de Sophrologie Suisse
Le chemin vers la sophrologie
Comment la sophrologie est-elle entrée dans votre vie ? Et, avant cette rencontre, quelle était la trajectoire humaine et professionnelle qui vous a conduite vers elle ?
Merci, Igor, pour ces mots et pour cette belle initiative. Je trouve que ces portraits sont une magnifique manière de rapprocher les membres de Sophrologie Suisse et de nous relier aussi à l’histoire vivante de notre méthode en Suisse.
Si je me retourne sur mon parcours, je dirais que la sophrologie est entrée dans ma vie à un moment où je sentais qu’il manquait quelque chose dans ma pratique de la relation d’aide. Je me retrouvais parfois face à une limite : je percevais chez les personnes des ressources profondes, une conscience d’elles-mêmes possible, mais comme enfouie, difficile d’accès. Je sentais qu’il leur fallait ouvrir d’autres portes, trouver un chemin plus direct, plus sensible, plus profond. C’est dans cette recherche que j’ai rencontré la sophrologie.
Cette rencontre a résonné en moi immédiatement. J’ai toujours aimé la philosophie — c’était d’ailleurs ma matière préférée pendant mes études — et j’ai retrouvé dans la sophrologie ce que la philosophie m’a toujours fait ressentir : une façon d’élargir mon regard pour revenir à ce qui a du sens pour moi et à mes valeurs. L’image de la caverne de Platon m’a beaucoup accompagnée, avec cette idée de passage, d’ouverture et d’accès à une perception plus claire. La phénoménologie m’a profondément parlé : revenir à la chose telle qu’elle est, suspendre le jugement, accueillir l’expérience avec davantage de présence. Cela a été pour moi une vraie découverte, presqu’une révélation. Et, comme j’étais déjà très sensible à la psychologie positive, je me suis immédiatement reconnue dans cette intention de la sophrologie de s’appuyer sur le positif, sur les capacités et sur les ressources vivantes de la personne.
Mais il y avait aussi quelque chose de plus intime. Très vite, j’ai été attirée par le travail sur le corps, sans doute parce que cela faisait écho à ma propre histoire. Ayant à vivre avec des douleurs chroniques, la sophrologie m’est apparue comme un chemin pour mieux me connaître, habiter autrement mon corps, et explorer ce lien précieux entre le corps et l’esprit. C’était pour moi une démarche profondément personnelle, presque une nécessité intérieure.
Les relaxations dynamiques, avec ce qu’elles portent du zen et du yoga, m’ont d’emblée fascinée, sans doute aussi en raison de mon attirance naturelle pour les sagesses asiatiques. Elles ont fait en moi comme un pont avec d’autres pratiques qui m’attiraient déjà.
Je me suis donc engagée avec enthousiasme dans cette formation, convaincue d’entrer dans une voie qui me correspondait profondément. J’y voyais une ouverture pour moi-même et un moyen d’accompagner les autres vers une connaissance plus profonde d’eux-mêmes, et vers une relation plus juste à eux-mêmes, aux autres et au monde.
« Je veux être tout ce que je suis capable de devenir. »
Du social et de la santé publique à la sophrologie
Votre parcours traverse le social, les soins à domicile, la réadaptation des personnes âgées, la pédagogie et la santé publique. Comment ces expériences ont-elles préparé le terrain pour votre engagement en sophrologie ?
Avec le recul, je me rends compte que mon parcours n’a pas été linéaire, mais qu’il a été profondément cohérent. Sur le moment, on ne comprend pas toujours le sens des chemins que l’on emprunte. Mais avec les années, les fils se relient. J’aime l’image d’un canevas que l’on retourne : sur l’endroit, on voit apparaître le dessin ; sur l’envers, il y a des nœuds, des croisements, des détours. Et pourtant, tout cela participe à l’œuvre. Pour ma part, j’ai souvent eu le sentiment que la vie me conduisait, parfois malgré moi, là où je devais être. En Suisse, au sein de cette merveilleuse famille qui est la mienne. Et la sophrologie fait partie de ces évidences qui ne se révèlent qu’avec le temps.
Depuis très jeune, j’ai été attirée par l’accompagnement et la relation d’aide. J’ai choisi le champ du social à un âge où l’on a envie de s’engager, de défendre ce qui doit l’être, de contribuer à plus de justice. La justice a toujours été une valeur essentielle pour moi. J’ai d’abord travaillé dans le domaine de l’enfance et de la protection de la jeunesse, puis je suis devenue assistante sociale en centre médico-social.
Là, j’ai trouvé un lieu d’engagement que j’ai profondément aimé. Aller de maison en maison, entrer dans des histoires de vie si différentes, être accueillie dans l’intimité des personnes, essayer d’apporter un peu plus de clarté, de soutien, de présence à celles et ceux qui traversaient la maladie, le handicap, les difficultés liées à l’âge ou les souffrances familiales : tout cela a été pour moi un immense privilège. J’aimais cette proximité avec le réel, avec la fragilité humaine, avec la complexité des vies. J’y ai appris l’écoute, l’humilité, et le respect profond de ce que chaque personne porte en elle.
Par la suite, j’ai aussi exercé des fonctions de responsabilité, notamment dans le domaine de la réadaptation gériatrique. Cela m’a permis de gérer des équipes, de rencontrer des professionnels remarquables — physiothérapeutes, ergothérapeutes, assistants sociaux et auxiliaires, infirmiers et médecins gériatres — qui m’ont beaucoup appris, à une époque ou les soins à domicile vivaient leurs premières expériences. Mais j’ai surtout été marquée par les personnes elles-mêmes : des personnes parfois éprouvées, limitées, fragilisées, et pourtant encore habitées de joie. Elles m’ont profondément enseigné. Elles m’ont appris à regarder autrement ce qui fait la force d’un être humain, ce qui l’aide à tenir debout, à continuer à vivre pleinement malgré les pertes, les douleurs ou les renoncements. J’ai aussi beaucoup aimé modéliser ces caractéristiques, les observer de près et en dégager les repères essentiels, pour mieux comprendre ce qui soutient la personne dans son élan de vie.
Avec le recul, je crois que j’ai toujours ressenti le besoin d’une approche globale de la personne. Une approche qui ne réduit pas quelqu’un à un problème, à un diagnostic ou à une difficulté, mais qui l’accueille dans sa singularité, en tenant compte du corps, du vécu et des ressources intérieures. Quand j’ai rencontré la sophrologie, j’ai eu le sentiment de reconnaître quelque chose que je portais déjà en moi depuis longtemps. Comme si cette méthode venait mettre des mots, une structure et une profondeur sur une intuition ancienne.
« J’ai toujours ressenti le besoin d’une approche globale de la personne. »
Une pratique fondée sur l’alliance
Sur votre site, vous écrivez que « la qualité de l’alliance entre le thérapeute et le patient est la clef de tout succès thérapeutique ». Comment cette conviction s’est-elle formée en vous ? Et comment se traduit-elle aujourd’hui dans votre manière d’accompagner ?
Cette conviction s’est construite en moi au fil de toutes mes expériences d’accompagnement. J’ai très vite senti que, bien au-delà des outils et des méthodes, c’est souvent la qualité de la relation qui ouvre le chemin du changement.
Pour moi, l’alliance thérapeutique est à la fois quelque chose de très concret et de très mystérieux. Il y a bien sûr un cadre qui s’apprend : l’écoute, le respect, la clarté des objectifs, la sécurité, la manière d’ouvrir, de conduire et de conclure une séance. Mais il y a aussi une dimension plus invisible, plus subtile, cette part de la relation où la personne se sent comprise, entendue, reconnue, parfois même au-delà des mots.
Je crois profondément à cette qualité de présence et d’énergie qui circule entre deux êtres lorsque l’un se sent en sécurité et que l’autre est pleinement là, au service de la rencontre. Aujourd’hui, cela se traduit dans ma manière d’accompagner par une attention entière à la personne, à ce qu’elle exprime, mais aussi à ce qui se manifeste plus silencieusement dans la relation. C’est souvent là que commence le véritable travail thérapeutique.
« Je crois en la rencontre humaine, vivante et consciente, où s’éveille la magie du changement. »
Écologie de soi et transformation
Vous parlez d’écologie de soi comme d’un fil conducteur de votre démarche. Que signifie pour vous cette expression ? En quoi cette notion éclaire-t-elle votre manière de relier sophrologie, conscience, valeurs, équilibre et transformation ?
Pour moi, l’écologie de soi est une notion essentielle. Elle renvoie à une manière de vivre avec plus de cohérence et de congruence. Simplement, c’est une approche qui nous invite à respecter son rythme, son énergie et ses ressources intérieures, qui invite à ralentir sans culpabiliser, à alléger ce qui encombre et à ne garder que ce qui reste vivant en soi et autour de soi.
Ce qui me touche dans cette notion, c’est qu’elle relie l’intérieur et l’extérieur. Elle concerne à la fois le corps, la vie psychique, le quotidien, l’environnement, et notre manière d’être en lien avec le monde. Elle m’aide à revenir à quelque chose de très simple et très exigeant à la fois : être en phase avec soi-même. Car lorsque nous ne sommes pas en accord profond avec ce que nous souhaitons, ce que nous disons, ce que nous faisons et ce que nous ressentons, les ressorts se grippent et ça sonne faux. À l’inverse, retrouver cette cohérence donne de la force, de la puissance et de l’ancrage.
J’appelle cela aussi « se rassembler pour se ressembler » ou « coïncider avec soi-même ». C’est revenir à une forme de justesse intérieure, de vérité vécue, de fidélité à soi. Faire moins, mais mieux ; simplifier, préserver. Non pas pour se restreindre, mais pour retrouver l’essentiel.
« J’appelle cela aussi “se rassembler pour se ressembler” ou “coïncider avec soi-même”. »
Accompagner les transitions de vie
Votre pratique semble particulièrement attentive aux périodes de transition, aux passages, aux moments où l’existence demande de se réajuster. Qu’est-ce qui vous touche dans cet accompagnement des transitions de vie ?
Pour moi, accompagner une transition, c’est aider quelqu’un à se remettre en mouvement, à se remettre en vie.
C’est sans doute pour cela que ces périodes me touchent autant. Elles ont souvent quelque chose d’un passage, parfois d’un arrachement, parfois d’un accouchement intérieur. Il faut du courage pour traverser ces moments-là : le courage de s’arrêter, parfois de se sentir figé, bloqué, déstabilisé, et peu à peu de retrouver un élan, une direction, une manière nouvelle d’habiter sa vie. Parce que le mouvement, c’est la vie.
Ce qui me touche profondément, c’est de voir une personne retrouver son centre, son “juste milieu”. Cela peut être à tout âge : un enfant, un adolescent, un adulte dans une étape charnière de son existence, ou une personne fragilisée par l’âge, par une perte, par une maladie, par une remise en question. Dans tous ces moments, quelque chose de très précieux peut advenir lorsque la personne parvient à dire : voilà où j’en suis, voilà ce que je vis, voilà vers quoi je veux aller. Même si tout n’est pas encore clair, quelque chose commence déjà à se réaligner.
Il y a bien sûr les grandes transitions de vie, celles que l’on identifie facilement : l’avancée en âge, les changements de rôle, les séparations, les deuils, les bouleversements intérieurs. Mais il y a aussi de petites transitions, parfois presque invisibles, qui sont incroyablement puissantes. De petits renoncements, de petits engagements, de petits déplacements intérieurs, qui, mis les uns derrière les autres, changent peu à peu tout un paysage intérieur. Ils peuvent transformer notre regard sur une période difficile, sur une fragilité, sur une problématique, ou sur un projet qui cherche à venir au monde.
C’est peut-être là que je me sens le plus profondément à ma place : dans cet accompagnement des passages, quand quelque chose cherche à naître, à se réorganiser, à retrouver du sens. Il y a là, pour moi, quelque chose qui touche à la maïeutique, à l’art d’aider une vie intérieure à naître à elle-même.
« C’est peut-être là que je me sens le plus profondément à ma place : dans cet accompagnement des passages, quand quelque chose cherche à naître, à se réorganiser, à retrouver du sens. »
Vieillir & Rayonner
De cette approche est né le programme Vieillir & Rayonner. Comment ce projet a-t-il émergé ? Et que cherchez-vous à transmettre à travers lui sur le bien-vieillir, la vitalité, la dignité et la possibilité de continuer à se déployer avec l’âge ?
Vieillir & Rayonner est né à un moment très particulier de ma vie. Après ma retraite, prise dans une période elle-même très particulière puisque je travaillais alors à la Direction générale de la Santé Publique, au moment du Covid, j’ai ressenti un besoin profond : remettre de la vie là où l’on parlait beaucoup des personnes âgées en termes de statistiques, de risques et de vulnérabilité. J’avais besoin de porter un regard positif, digne et vivant sur cette étape de l’existence.
Ce projet est aussi né de quelque chose de très personnel : j’ai toujours aimé transformer ce que je vis, ce que j’apprends et ce que je traverse en ressources pour améliorer ma propre vie et, si possible, celle des autres. À 70 ans aujourd’hui, je suis à la fois le sujet et la créatrice de ce projet!
Peu à peu, j’ai senti que vieillir pouvait être vécu autrement : non comme un appauvrissement, mais comme une forme de joyeuse décroissance, avec l’immense bénéfice à la clef du temps et de l’espace retrouvés, un chemin qui nous invite à lâcher progressivement tout ce qui n’est pas essentiel — les masques, les postures, certains rôles que l’on joue dans le monde professionnel ou ailleurs — pour revenir à quelque chose de plus simple et de plus vrai.
À travers Vieillir & Rayonner et sa philosophie le Slow Ageing, ce que je cherche à transmettre, c’est justement cela : la confiance que vieillir est surtout un privilège. Un privilège qui peut nous permettre de revenir à l’essentiel, d’habiter davantage notre corps, notre conscience, nos valeurs, et de continuer à nous déployer avec l’âge, autrement peut-être, mais parfois plus profondément.
J’aime beaucoup cette idée d’ajouter de la vie aux années plutôt que des années à la vie. Et j’aime aussi rappeler que la vie se loge souvent dans des choses très simples : dans ces petits EXTRA ordinaires du quotidien, que l’on ne voit plus toujours, mais qui redeviennent précieux quand on ouvre vraiment les yeux.
C’est pour cela que j’ai créé cet espace, et que je propose aujourd’hui des rencontres, de l’accompagnement, du coaching et des formations en ligne : pour aider chacune et chacun à habiter cette avancée en âge avec plus de vitalité, de conscience et de lumière.
« Le mouvement, c’est la vie. »
Diversité des champs d’application
Vous intervenez aussi dans la prévention du stress, de l’épuisement et des addictions, notamment avec le programme STOP TABAC, et vous animez également des ateliers SEVE. Comment ces différents champs d’application dialoguent-ils entre eux dans votre pratique ? Qu’est-ce qu’ils révèlent, selon vous, de la portée actuelle de la sophrologie ?
Pour moi, ces différents champs d’application ne sont pas dispersés : ils sont au contraire des jalons d’un même chemin. Ils se sont souvent ouverts à partir de rencontres, parfois à l’initiative d’une collègue ou d’une personne croisée sur ma route, qui m’a entraînée vers un domaine que j’ai découvert aimer profondément. Avec le recul, je vois une vraie cohérence entre eux.
Les ateliers SEVE, par exemple, relient deux dimensions qui me sont très chères : la philosophie, et mon engagement pour les enfants. J’aime profondément cette idée, portée par le philosophe Frédéric Lenoir, de proposer des ateliers où, à partir d’une question philosophique — c’est-à-dire une question sans réponse toute faite, sans juste ni faux —, les enfants apprennent à penser, à confronter leurs idées, à élaborer leur parole, à écouter des réponses différentes sans violence. Je trouve cela extrêmement précieux aujourd’hui. Ce sont des espaces où se construisent à la fois la réflexion, le respect, la nuance, le savoir-être et le vivre-ensemble.
Le programme STOP TABAC touche une autre dimension, mais que je ressens comme très liée. D’abord parce que cette problématique m’est proche : j’ai moi-même été fumeuse, et je sais combien une addiction engage bien plus qu’un comportement. Sortir d’une addiction, c’est souvent entrer dans une transition de vie : apprendre à vivre sans quelque chose qui nous faisait du mal, mais qui occupait malgré tout une place dans notre existence. J’aime beaucoup accompagner ce type de passage, notamment dans les ateliers proposés à la Ligue pulmonaire vaudoise sur plusieurs semaines.
Et puis, dans ces différents champs, il y a quelque chose qui me touche tout particulièrement : la force du groupe. Je l’ai beaucoup expérimentée dans ma vie professionnelle, que ce soit dans des groupes d’accompagnement de proches, dans des groupes autour de la maladie, du handicap, ou dans des approches communautaires. J’ai toujours aimé animer ces espaces, parce qu’il s’y passe quelque chose de très particulier. Le professionnel peut apporter un cadre, des repères, des outils. Mais quand une parole vient de quelqu’un qui traverse la même réalité dans sa chair, elle devient souvent plus incarnée, plus crédible, plus partageable. Il y a là une forme de vérité et de soutien mutuel extrêmement puissante.
Au fond, tous ces champs révèlent pour moi la portée très actuelle de la sophrologie. Elle n’est pas enfermée dans un seul domaine. Elle peut accompagner aussi bien les enfants dans leur pensée, les adultes dans leurs transitions, les personnes fragilisées par le stress, l’épuisement ou l’addiction, que les groupes en recherche d’un espace de conscience, de régulation et de transformation. C’est une méthode qui aide à retrouver de la présence, du recul, de la liberté intérieure et une capacité à se remettre en mouvement.
« La sophrologie est une méthode qui aide à retrouver de la présence, du recul, de la liberté intérieure et une capacité à se remettre en mouvement. »
Dans votre profil sur notre site, vous dites : « Je crois en la rencontre humaine, vivante et consciente, où s’éveille la magie du changement. » Qu’est-ce qu’une telle rencontre exige, selon vous, de la part du sophrologue ? Et comment cette phrase résume-t-elle votre manière d’être à la fois praticienne, pédagogue et présidente ?
Pour moi, cette phrase dit quelque chose de très essentiel : sans qualité de rencontre, il n’y a pas de véritable accompagnement.
Pour moi, une rencontre humaine, vivante et consciente, c’est d’abord une qualité de présence. Être là, vraiment. Être disponible à l’autre, à ce qui se dit, à ce qui se tait, à ce qui se vit dans l’instant. C’est une manière d’entrer en relation avec assez de simplicité, de respect et de conscience pour que quelque chose de vrai puisse se vivre.
Cette phrase résume assez bien, je crois, ma manière d’être praticienne, parce que j’ai toujours considéré que la relation est au cœur de tout accompagnement. Elle résume aussi ma manière d’être pédagogue, parce que transmettre, pour moi, ne consiste pas seulement à apporter un savoir, mais à créer les conditions d’une expérience, d’une réflexion, d’une mise en conscience. C’est ce que j’aime dans tous les espaces que j’anime, qu’il s’agisse de sophrologie, de groupes, ou d’ateliers philosophiques : permettre à chacun de devenir plus présent à lui-même, plus libre dans sa pensée, plus vivant dans sa parole.
Et elle dit aussi quelque chose de ma manière d’habiter la présidence. Être présidente, pour moi, ce n’est pas seulement coordonner ou représenter. C’est aussi veiller à la qualité du lien, à la conscience du cadre, à l’attention portée aux personnes, à l’intelligence collective. C’est essayer d’être au service d’un espace vivant, respectueux, évolutif, où chacun puisse trouver sa place et contribuer à quelque chose de plus grand que soi.
Faire communauté
Construire la communauté des sophrologues vous tient particulièrement à cœur. Vous avez notamment contribué à mettre en place le format des 5 à 7, et vous accordez aussi beaucoup d’importance aux événements en présentiel autour de l’Assemblée générale ou des temps de fin d’année. Pourquoi cette dimension communautaire vous semble-t-elle aujourd’hui si essentielle pour Sophrologie Suisse ?
Si Sophrologie Suisse veut perdurer et franchir un cap, elle doit faire communauté.
Au début de cette présidence, entourée d’un magnifique comité, de personnes engagées, généreuses et profondément investies, j’ai eu très vite le sentiment que c’était essentiel.
Pour moi, cela signifie quelque chose de très concret : apprendre à savoir qui nous sommes, nous rencontrer, nous voir, nous entendre, sentir nos énergies les unes et les autres, développer plus de solidarité, et redonner une forme vivante à notre appartenance commune. Une association ne peut pas exister durablement seulement à travers des statuts, des séances ou des informations qui circulent. Elle a besoin de lien, de présence, de reconnaissance mutuelle et d’élan partagé.
C’est dans cet esprit que j’ai tenu à ce que l’Assemblée générale se vive en présentiel, dans un lieu agréable, beau et facile d’accès, pour que ce moment soit perçu non comme une contrainte, mais comme une rencontre que l’on a envie de vivre. J’ai aussi beaucoup tenu à ce qu’il y ait des temps plus vivants, plus chaleureux, avec des animations, des échanges, et cette reconnaissance de tout ce que les uns et les autres peuvent s’apporter mutuellement.
Aujourd’hui, je crois que cette dimension communautaire est essentielle parce que nous avons besoin d’aller plus loin encore : nous fédérer, nous rendre visibles, et faire en sorte que la sophrologie sorte davantage de nos cabinets ou de nos espaces d’entraînement pour être mieux connue et mieux reconnue. Elle a tant à apporter. Et je crois profondément que c’est en faisant communauté que nous pourrons lui donner la place qu’elle mérite, avec plus de force, plus de cohérence et plus de rayonnement.
« Si Sophrologie Suisse veut perdurer et franchir un cap, elle doit faire communauté. »
Comment percevez-vous aujourd’hui la tridimensionnalité de Sophrologie Suisse : son histoire, son actualité et son devenir ? Qu’est-ce qui, selon vous, doit être préservé, qu’est-ce qui doit évoluer, et qu’est-ce qui demande à être inventé ?
Si je reprends cette idée de tridimensionnalité dans un sens sophrologique, je dirais qu’elle nous invite à tenir ensemble le passé, le présent et le futur, non pas de manière théorique, mais dans une conscience vivante. Et je trouve que c’est une très belle manière de regarder aujourd’hui Sophrologie Suisse.
Ce que j’aimerais préserver de son histoire, c’est d’abord le rayonnement qu’a connu la sophrologie en Suisse à une certaine époque. Il y a eu un temps où le mot même de sophrologie parlait au grand public, où l’on savait ce qu’il signifiait, où l’on s’inscrivait naturellement à des cours, à des entraînements, à des formations. Nous rencontrons encore aujourd’hui des personnes plus âgées qui nous parlent de cette période avec beaucoup de reconnaissance. J’aimerais que nous sachions préserver cet héritage : une sophrologie connue, crédible, vivante, et présente dans la société.
Son actualité, pour moi, c’est une communauté qui se remet en mouvement. Je sens aujourd’hui un comité engagé, des membres présents, une envie réelle de se montrer davantage, de retisser du lien, et de redonner de la visibilité à notre méthode. Il y a là quelque chose de précieux à soutenir : une dynamique collective, sérieuse, chaleureuse, et désireuse de porter la sophrologie avec plus de force et de cohérence.
Quant au devenir, je le vois dans une sophrologie qui prend pleinement sa place sur le territoire des pratiques complémentaires, tout en restant fidèle à son exigence, à sa rigueur et à son éthique. J’aimerais qu’elle développe davantage de passerelles : avec les médecins, avec les institutions de santé, avec l’école, avec le sport, avec les lieux de prévention, avec tous les domaines où elle peut être utile de façon concrète. J’ai toujours cru aux passerelles. Je crois profondément que la sophrologie a vocation à dialoguer, à coopérer et à être reconnue comme un jalon important dans l’accompagnement de nombreuses réalités humaines.
« J’aimerais que nous sachions préserver cet héritage : une sophrologie connue, crédible, vivante, et présente dans la société. »
Transmission et rayonnement
Comment voyez-vous le rôle de Sophrologie Suisse dans la dynamique de transmission, de structuration et de rayonnement de la sophrologie caycédienne ? Et où percevez-vous aujourd’hui les priorités les plus concrètes pour l’association ?
Je vois aujourd’hui le rôle de Sophrologie Suisse comme un rôle à la fois de transmission, de structuration et de rayonnement. Transmission, parce qu’il nous revient de faire vivre et de transmettre avec sérieux la sophrologie caycédienne, dans sa profondeur, sa rigueur et son éthique. Structuration, parce qu’une méthode ne perdure pas seulement par la qualité des praticiens, mais aussi par la qualité du lien entre eux, par la clarté du cadre, par la capacité de l’association à fédérer, à soutenir et à donner des repères. Et rayonnement, enfin, parce qu’il est essentiel que la sophrologie soit mieux connue, mieux comprise et plus visible dans la société.
Pour moi, les priorités les plus concrètes aujourd’hui sont justement là : renforcer le lien entre les membres, soutenir une communauté vivante, et créer davantage d’occasions de visibilité et de présence. C’est dans cet esprit, par exemple, que j’ai voulu offrir les format des 5 à 7. Je voulais un espace très simple, en ligne, où chacun puisse entrer sans formalité excessive, poser une question, partager une réflexion, évoquer une difficulté ou un projet. Un endroit où, comme j’aime le dire, il y a toujours une lumière allumée. On peut être deux, trois, ou davantage, mais l’essentiel est de savoir qu’il existe, quatre fois par année, un rendez-vous où l’on peut se parler.
Je crois profondément que Sophrologie Suisse doit être ce lieu vivant : un lieu où l’on transmet, où l’on se relie, où l’on se soutient, et d’où peut partir un rayonnement plus large de la sophrologie dans le monde d’aujourd’hui.
« Je crois profondément que la sophrologie a vocation à dialoguer, à coopérer et à être reconnue comme un jalon important dans l’accompagnement de nombreuses réalités humaines. »
Sophrologie et santé mentale en Suisse
Comment voyez-vous l’intégration des sophrologues dans l’agenda actuel de la santé mentale en Suisse ? Quels besoins repérez-vous, quelles places restent à ouvrir, et quelle contribution spécifique la sophrologie peut-elle apporter dans ce champ ?
La santé mentale est, pour moi, l’un des grands enjeux actuels, et c’est très clairement un champ dans lequel nous souhaitons nous engager davantage cette année. Nous avons notamment envie de mettre un accent particulier sur l’enfance et la jeunesse, parce que nous voyons bien combien les besoins sont importants : stress, anxiété, perte de repères, surcharge, difficultés émotionnelles, fragilité du lien à soi et aux autres.
Je crois que les sophrologues ont toute leur place dans cet agenda de la santé mentale en Suisse, non pas en se substituant aux autres professionnels, mais en venant en complément, avec une contribution spécifique. La sophrologie apporte des outils précieux de régulation, de présence, de respiration, de conscience corporelle, d’apaisement et de renforcement des ressources. Elle peut aider à prévenir l’épuisement, à mieux traverser certaines fragilités, à retrouver un ancrage, une stabilité, une capacité à se remettre en mouvement.
Les places à ouvrir sont encore nombreuses. Il y a, à mon sens, tout un travail de passerelles à développer avec les acteurs de la santé, de l’éducation, de la prévention et du tissu associatif. C’est aussi dans cet esprit que nous sommes heureux de pouvoir contribuer au mois de la santé mentale en septembre, et que je vais relancer un appel à la présence des sophrologues, afin que nous puissions construire ensemble un événement, des ateliers ou d’autres formes de contribution. J’aimerais vraiment que l’association puisse être un moteur dans ce domaine, et montrer de manière concrète en quoi la sophrologie peut être utile aujourd’hui.
« La sophrologie apporte des outils précieux de régulation, de présence, de respiration, de conscience corporelle, d’apaisement et de renforcement des ressources. »
Si vous deviez transmettre une chose aux membres de Sophrologie Suisse — et peut-être aussi aux nouvelles générations de sophrologues — quelle serait-elle aujourd’hui ?
S’il y a une chose que j’aimerais transmettre aujourd’hui aux membres de Sophrologie Suisse, et peut-être aussi aux nouvelles générations de sophrologues, ce serait cette phrase que j’aime profondément : Je veux être tout ce que je suis capable de devenir.
Elle dit quelque chose de très fort pour moi, parce qu’elle tient ensemble le présent et le futur. Elle ne nous demande pas d’être déjà arrivés, ni d’être parfaits. Elle nous invite à avancer, à grandir, à nous déployer, à faire confiance à ce qui cherche en nous sa forme la plus juste.
C’est une phrase très personnelle, mais j’aimerais aussi qu’elle devienne, d’une certaine manière, une phrase collective. J’aimerais que chacune et chacun puisse se donner cette chance dans son parcours de sophrologue, dans sa manière de pratiquer, de transmettre, d’oser, de grandir. Et j’aimerais aussi que nous donnions à Sophrologie Suisse, grâce à nous toutes et tous, la possibilité de devenir ce qu’elle est capable de devenir.
Cela demande de l’engagement, bien sûr, mais aussi de la confiance, de la solidarité, de la présence les uns aux autres, et peut-être même une forme d’audace tranquille. J’ai envie de dire aux membres comme aux plus jeunes : prenez votre place, apportez votre voix, votre énergie, votre sensibilité. La sophrologie a besoin d’être portée par des personnes vivantes, engagées, reliées, et confiantes dans ce qu’elles peuvent contribuer.