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« La méthode comme poupée russe »

Entretien avec Claude Daguerre, sophrologue caycédien et formateur de la méthode

Master spécialiste de la méthode caycédienne depuis 1998, formateur de treize promotions de sophrologues, ancien directeur d'école à Toulouse, Claude Daguerre a appris la sophrologie auprès du professeur Alfonso Caycedo dans la dernière étape de sa transmission. Il a vu naître les réactualisations successives de la méthode, accompagné le passage de relais à la Dresse Natalia Caycedo, et place au cœur de sa pratique une certitude exigeante : être son propre premier sophronisant. Suite à la formation des 2 et 3 mai 2026, Sophrologie Suisse a souhaité s'entretenir avec lui non pas de la communauté des sophrologues ni de ses structures, mais de la méthode elle-même — telle qu'elle vit dans l'expérience personnelle, dans la pratique quotidienne, dans l'enseignement et dans l'accompagnement. Voici une parole rare, en spirale comme l'est la sienne, qui se déplie autour d'une seule métaphore.

Entretien réalisé par Igor Kopeykin, secrétaire général de Sophrologie Suisse


Une venue à Lausanne

Vous êtes venu de Toulouse pour animer ces deux journées de remobilisation des cycles radical et existentiel. Avec quel projet, avec quelle intention ?

Je ne viens pas transmettre une technique. Je viens semer des petites graines. Ce que je souhaite, c'est ouvrir aux masters spécialistes la possibilité de se réapproprier les cycles supérieurs — non parce que je leur apprendrais quelque chose qu'ils ne connaissent pas, mais parce qu'il est précieux, à un certain moment, de revisiter ces fondements avec un regard neuf, ensemble.

L'idée n'est pas que je revienne tous les ans. L'idée, c'est que la dynamique se diffuse : que d'autres masters spécialistes puissent à leur tour entrer dans cet entraînement supérieur. Parce que plus il y a de masters spécialistes qui se réapproprient les cycles supérieurs, plus la méthode avance — et plus eux, ils dévoilent leur propre conscience. Le prérequis, c'est d'abord notre propre conscience.

« Plus il y a de masters spécialistes qui se réapproprient les cycles supérieurs, plus la méthode avance. »

Vous parlez d'un noyau qui s'entraîne ensemble. Pourquoi ce format présentiel, et pas seulement à distance ?

Déjà à partir des septième et huitième degrés — la philogenèse, l'ontogenèse — et au cycle existentiel, nous ne pouvons pas tout faire par écran. La marche du onzième degré, par exemple, où nous contemplons la rencontre de nos propres valeurs avec celles des êtres que nous croisons : si vous êtes seul dans votre appartement, c'est tout de même un peu difficile. À ces degrés-là, il y a quelque chose qui ne passe que par la présence — par le repas partagé, le café entre deux séances, la dynamique informelle qui prolonge ce qui s'est posé en salle.

Cela ne veut pas dire que le distanciel n'a aucune valeur. Il vaut mieux par Internet que pas de rencontre du tout. Mais nous devons savoir ce que nous choisissons de poser à distance, et ce que nous choisissons de protéger en présentiel.


« La méthode comme poupée russe »

Vous insistez beaucoup sur une vision intégrée des trois cycles. Pouvez-vous préciser ce que vous appelez la méthode « comme une poupée russe » ?

Voyez la méthode comme une poupée russe. Le cycle fondamental est dans le cycle radical, qui lui-même est dans le cycle existentiel. Les douze degrés ne sont pas des étages que nous cesserions d'habiter en montant. Quand un master spécialiste s'entraîne avec son douzième degré, il s'entraîne en même temps avec le deuxième principe d'action positive, avec la respiration du premier degré, avec la corporalité, avec tout le reste. Tout y est, présent et opérant.

« Vois la méthode comme une poupée russe. »

Cela change beaucoup de choses. Nous rencontrons parfois des sophrologues que j'appellerais « stakhanovistes » : ils croient qu'il faut séquencer, qu'il faut consacrer telle semaine au radical et telle autre au fondamental, sous peine d'« oublier » quelque chose. Ce n'est pas du tout comme cela que la méthode fonctionne. Quand vous êtes sophronisé en région phronique avec votre douzième degré, l'éventail entier de la conscience sophronique se dévoile à vous. Tout se passe à l'intérieur de la poupée russe.

Et il faut bien distinguer deux choses : la région phronique, qui est cet espace intérieur dévoilé en vous ; et la région ou espace sophronique, qui est ce qui se construit entre deux personnes — leur rencontre au cycle existentiel. Quand nous parlons ensemble aujourd'hui, même à distance, il y a un espace sophronique. La région phronique, elle, est intérieure ; nous l'habitons seuls. L'espace est partagé.

« Quand un master spécialiste s'entraîne avec son douzième degré, il s'entraîne avec tout le reste. »


Pédagogue de l'existence — être son propre premier sophronisant

Vous revenez sans cesse à cette formule : « être son propre premier sophronisant ». Qu'est-ce qu'elle signifie pour vous, concrètement, dans une vie de sophrologue ?

Si nous nous entraînons juste pour avoir l'activité de sophrologue — pour pouvoir exercer, pour poser sa plaque, pour conduire des séances — c'est astreignant. Nous y mettons une attente, nous y mettons un retour. Et le jour où le retour n'est pas là, nous décrochons. Alors que si nous décidons que nous sommes pédagogues de l'existence, et que notre premier sophronisant, c'est nous-mêmes, nous nous entraînons. Parce que c'est notre manière d'exister. Parce que c'est ce qui nous fait dévoiler notre propre conscience.

« Je m'entraîne pour exister, je n'existe pas pour m'entraîner. »

Si vous n'oubliez pas que vous êtes votre premier sophronisant, ce sera tranquille pour vous. En plus, vous allez vous régaler. Cela donne aussi une légitimité tranquille à ce que vous proposez aux autres : quand je dis aux personnes que j'accompagne « il faut s'entraîner régulièrement », c'est un peu vrai quand je le dis, parce que moi-même je m'entraîne régulièrement. Ce n'est pas du tout pareil que de transmettre une consigne que nous ne nous appliquons pas.

« Si tu n'oublies pas que tu es ton premier sophronisant, ça sera tranquille pour toi. »

Et si je peux me permettre une formule un peu directe : sans cet entraînement personnel, où nous en sommes ? Nous, masters spécialistes, c'est du cinéma. C'est-à-dire que nous nous racontons des histoires. Je le dis sans agressivité, mais avec lucidité : la méthode Caycedo n'est pas magique. Ce n'est pas une incantation que nous prononçons en séance, et qui produirait son effet indépendamment de notre propre dévoilement de conscience. Sans entraînement personnel, nous perdons la substance.


« Ni livresque, ni orientaliste » — la vivance d'abord

Vous vous présentez vous-même comme quelqu'un qui n'avait, au départ, ni bagage philosophique ni pratique orientale. Comment cela a-t-il joué dans votre rapport à la méthode ?

Mon parcours est très simple, presque banal de ce point de vue. Je suis infirmier de formation, puis cadre de santé. Je n'avais ni le yoga, ni la méditation zen, ni la phénoménologie continentale dans mes bagages. J'étais quelqu'un d'assez cartésien en réalité — et je le suis toujours. Et c'est précisément pour cela que la sophrologie caycédienne a pu, je crois, vraiment me saisir : je n'avais rien à plaquer dessus. Je me suis laissé travailler par la vivance.

Avec le temps, je distingue deux écueils chez certains sophrologues caycédiens. D'un côté, les « livresques » : ceux qui ont lu tout ce qu'il fallait lire, qui savent expliquer parfaitement, mais qui ne s'entraînent pas — ou plus. Le savoir tient lieu de pratique. De l'autre côté, ce que j'appellerais les « orientalistes » : ceux qui pratiquent le yoga ou d'anciens pratiquants de traditions asiatiques qui plaquent sur la méthode caycédienne des concepts qui ne sont pas les siens — les chakras, telle terminologie, telle métaphysique. Le risque, dans les deux cas, est le même : la vivance disparaît derrière le commentaire.

« Le mieux, c'est d'avoir la vivance. Si je n'avais connu la sophrologie qu'à travers des bouquins et des articles, je n'aurais pas fait la formation. »

Cela ne veut pas dire que le cadre théorique est inutile. Au contraire. Le cadre théorique est à la remorque de la vivance, mais il lui donne du sens. C'est très important. Si vous avez d'abord la vivance, alors lire Husserl, lire Binswanger, revenir à la phénoménologie, à l'éventail de Caycedo, tout cela vient nourrir et ordonner ce que vous avez déjà éprouvé. C'est cet ordre-là qui est juste : expérience d'abord, théorie ensuite. Pas l'inverse.

« Le cadre théorique est à la remorque de la vivance, mais il donne du sens à la vivance. »

Je dis souvent que je ne suis pas phénoménologue — je n'ai pas de diplôme universitaire de phénoménologie. Mais j'ai éprouvé la première parenthèse de Husserl au cycle fondamental, et j'ai éprouvé la deuxième parenthèse aux cycles radical et existentiel — et je les vis toujours. C'est très différent que de l'avoir lue dans un livre. Aujourd'hui, la sophrologie caycédienne est une grande dame. Elle ne doit pas oublier qu'elle est inspirée de la phénoménologie et des Orientaux. Mais surtout, elle ne doit pas oublier que s'il n'y a pas de vivance posée dans la méthode, il n'y a pas de dévoilement de conscience.


Apprendre auprès du professeur Caycedo

Vous êtes l'un des praticiens à avoir été formé directement auprès du professeur Caycedo dans la dernière étape de sa transmission. Comment raconteriez-vous cette époque-là ?

J'ai commencé ma formation en 1995, à un moment où la méthode était en pleine réactualisation. Les trois premiers degrés, au tout début, étaient assez explicitement un copier-coller : le premier degré dans la filiation du yoga, le deuxième dans celle du bouddhisme tibétain, le troisième dans celle du bouddhisme zen. C'est en suivant les réactualisations successives, entre 1999 et 2005, que la méthode est devenue ce qu'elle est aujourd'hui — une méthode qui n'est plus collée à ses sources, mais qui a trouvé son propre langage, son propre éventail, sa propre cohérence.

Le moment qui m'a marqué le plus profondément, c'est la dernière université d'été d'Andorre, en 2005. Le professeur nous a dit, en substance : « La méthode est posée. La sophrologie deviendra ce que les sophrologues caycédiens en feront. » Cette phrase, je la porte depuis. Elle dit deux choses à la fois : que la méthode est désormais constituée, qu'elle a un socle, un éventail, une structure complète ; et qu'elle ne vivra que si nous, praticiens, la faisons vivre — en nous entraînant, en transmettant, en accompagnant. Sans nous, la méthode existe, mais elle n'avance pas.

« La méthode est posée. La sophrologie deviendra ce que les sophrologues caycédiens en feront. »

Comment avez-vous vécu le passage de relais entre le professeur Caycedo et sa fille, la Dresse Natalia Caycedo ?

Ce passage s'est fait dans la continuité. Natalia avait déjà accompagné son père pendant des années, elle connaissait la méthode de l'intérieur. Mais elle lui a aussi apporté quelque chose qui lui est propre. Je dirais qu'elle est, au sens noble du terme, une femme du XXIe siècle. Le professeur Caycedo avait une dimension de mandarin — au sens d'une autorité magistrale, d'une transmission verticale qui correspondait à son époque et à sa génération. Natalia transmet autrement, avec une autre attention au dialogue, à la diffusion, aux questions contemporaines. Ce n'est pas une rupture, c'est une évolution. Et c'est précisément ce qui permet à la méthode de continuer à respirer.

Pour ma part, je peux dire qu'aujourd'hui, mon dévoilement de conscience n'est plus du tout le même qu'il y a cinq ans, ni qu'il y a dix ans, ni qu'il y a quinze ans — et pourtant je suis master spécialiste depuis 1998. C'est cela, la méthode qui avance : elle avance en nous. Tant que nous nous entraînons, elle continue de se dévoiler. Elle n'est pas un acquis figé.

« Aujourd'hui, mon dévoilement de conscience n'est plus du tout le même qu'il y a quinze ans. »


Sortir de la caverne sans devenir solitaire

Vous parlez du douzième degré comme d'une « sortie de la caverne », au sens platonicien. Est-ce un état que l'on atteint ?

Surtout pas. C'est au douzième degré que nous sortons de la caverne — et même là, je dirais que nous commençons juste à en sortir le nez. Quand vous ferez votre douzième degré, vous commencerez juste à sortir le nez de la caverne. Ce n'est pas un état acquis, c'est un mouvement qui se maintient ou qui se perd selon que vous vous entraînez ou non. J'ai vu des amies de promotion qui, après leur douzième degré, ont cessé l'entraînement personnel — au bout de quelques années, elles étaient à nouveau dans la conscience naturelle. Comme avant. La méthode n'est pas une vaccination.

« Quand tu feras ton douzième degré, tu commenceras juste à sortir le nez de la caverne. »

Et puis, sortir de la caverne ne veut pas dire devenir solitaire, ni élitaire, ni se mettre à l'écart du commun. Bien au contraire. Nous vivons toujours sur la planète Terre. Nous rencontrons des êtres humains dont la quasi-totalité ne feront jamais de sophrologie de leur vie. Mais quand nous les rencontrons, nous les contemplons — ils sont, eux aussi, en tant que valeurs. C'est ce qui change : nous ne les regardons plus à travers le filtre de nos attentes ou de nos jugements, nous les reconnaissons dans leurs différences.

« Quand tu les rencontres, tu les contemples : ils sont en tant que valeurs. »

L'affectivité aussi se transforme. Je ne sais pas si j'aime davantage les personnes qui m'entourent — mais je dirais plutôt que je ne les aime « pas trop ». (Claude sourit. — la rédaction) Je veux dire par là que j'accepte leurs différences, j'accepte leurs choix, j'accepte tout. Combien d'êtres humains souffrent parce qu'ils ont des liens d'affectivité qui les entravent ? En français, le lien, c'est soit ce qui entrave, soit ce qui relie. Avec l'entraînement, ce sont surtout des liens qui relient. Le sentiment d'affectivité devient — j'ai presque envie de dire — sans contenu. Il ne porte plus de prise.

« Combien d'êtres humains souffrent parce qu'ils ont des liens d'affectivité qui les entravent ? »


Athlètes de haut niveau de la sophrologie caycédienne

Vous distinguez « profession » et « professionnalité ». Pouvez-vous préciser ?

C'est une distinction à laquelle le professeur Caycedo tenait beaucoup, et que je reprends pour ma part. Il ne voulait pas parler de profession. Il voulait parler de professionnalité. La nuance est essentielle. La profession, c'est poser sa plaque de sophrologue, vivre de ses séances, en faire son métier. Et c'est très bien quand cela est possible. Mais sur cinq masters spécialistes que je connais, vous en avez peut-être un qui vit réellement de la sophrologie. La professionnalité, c'est autre chose : c'est laisser la sophrologie caycédienne enrichir tout ce que vous êtes. Vous êtes infirmier ? Votre manière d'être infirmier sera autre. Médecin, avocat, jardinier, enseignant, prêtre, parent ? Votre manière sera autre. La méthode ne demande pas que nous en fassions notre métier exclusif — elle demande que nous en fassions une qualité de présence à la vie.

Mais — et c'est là où je me permets d'être exigeant — il y a une condition. Pour les formateurs, pour les tuteurs, pour celles et ceux qui transmettent et qui accompagnent, il faut, je crois, être un athlète de haut niveau de la sophrologie caycédienne. C'est-à-dire : il faut s'entraîner. Il faut maintenir sa propre vie sophronique. Il faut être présent au troisième cycle de la méthode.

« Il faut que ce soit des athlètes de haut niveau de la sophrologie caycédienne. »

Qu'est-ce qui se passe quand cette exigence n'est pas tenue ?

Je vais le dire de manière très directe, parce que c'est important. Qu'est-ce que cela veut dire de proposer des techniques de la sophrologie caycédienne si vous, ça va faire cinq ans que vous ne vous êtes pas entraîné personnellement ? Honnêtement, je trouve cela incohérent. Vous transmettez quoi, à ce moment-là ? Une technique vide, désamarrée de son fondement. C'est pour cela que je dis que ce n'est pas magique : la méthode ne fonctionne pas indépendamment de la conscience de celui qui la propose. Elle suppose un certain niveau d'entraînement personnel, sans quoi elle s'évide.

« Qu'est-ce que ça veut dire de proposer des techniques de la sophrologie caycédienne si toi, ça va faire cinq ans que tu t'es pas entraîné ? »

C'est aussi pour cela que j'ai eu plaisir à venir à Lausanne. Le groupe que Caroline a rassemblé est un noyau de masters spécialistes qui ont fait ce choix-là : reprendre l'entraînement supérieur, ensemble, sérieusement. Et j'espère, modestement, avoir semé de quoi continuer après mon départ. La méthode est posée, comme nous disait le professeur Caycedo. À nous, maintenant, d'en faire quelque chose.

« La méthode est posée. À nous d'en faire quelque chose. »


Pour toute information complémentaire ou inscription, merci de contacter directement le sophrologue.

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