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« La sophrologie est un moyen, ce qui compte est la conscience »

Entretien avec Claudia Sanchez et Ricardo Lopez
Claudia Sanchez et Ricardo Lopez

Depuis plus de quarante ans, Claudia Sanchez et Ricardo Lopez explorent et transmettent la sophrologie caycédienne à travers une approche originale qu’ils ont développée : la sophroludique. Formés auprès du Professeur Alfonso Caycedo, ils ont cherché à rendre la profondeur de la méthode accessible à tous, en associant corporalité, créativité et pédagogie vivante.

À l’occasion de la journée de l’Assemblée générale de Sophrologie Suisse, le 21 mars, ils animeront un atelier consacré à la neuroplasticité et à la sophroludique. Dans cet entretien, ils reviennent sur leur rencontre avec la sophrologie, leur formation auprès du fondateur de la méthode, la naissance de leur approche pédagogique et leur regard sur l’évolution de la sophrologie en Suisse et dans le monde.


Entretien réalisé par Igor Kopeykin,

secrétaire général de Sophrologie Suisse


La rencontre avec la sophrologie

Comment la sophrologie est-elle entrée dans votre vie ? Qu’est-ce qui a fait phénomène pour vous lors de cette première rencontre avec la méthode caycédienne ?

Claudia Sanchez : Pour ma part, j’étais étudiante en médecine à Bogota (Colombie) lorsqu’une conférence destinée aux médecins a été organisée sur la sophrologie. J’y suis allée vers 19 heures… et avant 19 h 30 j’avais déjà quitté la faculté de médecine.

À ce moment-là, j’ai pris conscience de quelque chose de très fort : dans nos études, on parlait toujours de la maladie, mais presque jamais de la santé. Nous étions constamment en contact avec la maladie, sans jamais vraiment travailler la santé elle-même. Or mon projet était déjà orienté vers la prévention et vers une approche plus globale de la santé. À cette époque, en Amérique latine, parler de prévention relevait presque de la science-fiction. Pourtant, avec Ricardo, alors que nous étions encore deux jeunes étudiants, nous ressentions déjà très clairement le désir de nous engager dans cette voie et de développer des approches centrées sur la prévention et la santé.

Ricardo Lopez : Pour moi, la rencontre s’est faite dans un état d’esprit assez proche. À cette époque, je m’intéressais déjà aux sciences humaines et je cherchais une voie qui permette d’accompagner les personnes non seulement dans la maladie, mais aussi dans la santé. Lorsque j’ai découvert la sophrologie, quelque chose a immédiatement résonné. On y parlait de conscience, du corps, de la relation entre les deux. Cela m’a profondément attiré. Je pratiquais déjà le yoga, et cette approche me parlait beaucoup. Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’est que la sophrologie apportait quelque chose qui manquait souvent aux sciences humaines : la rencontre avec le corps.


La formation auprès du Prof. Alfonso Caycedo

Vous avez été formés directement par le Prof. Alfonso Caycedo. Comment s’est concrétisée et déroulée votre formation en sophrologie caycédienne ? Quelle phénodescription pourriez-vous faire de votre rencontre avec lui, de sa présence et de sa manière de transmettre la méthode ?

Claudia Sanchez : Dans les années 1980, c’était une formation universitaire, au sein d’une faculté, avec le Prof. Caycedo à la fois comme enseignant et comme organisateur. Il faut aussi rappeler qu’il était psychiatre. Il se comportait comme tel avec tout le monde, avec une grande exigence, mais aussi avec une vision très complète de la formation. Nous l’avions au moins deux heures par jour, parfois quatre. Les journées allaient de 7 heures à 18 heures. C’était une formation très dense, sur cinq ans, avec la volonté de transmettre une vision globale de la sophrologie, qu’il appelait lui-même transdisciplinaire.

Nous avions des enseignements en anthropologie, en biologie, en psychologie, en phénoménologie, en pédagogie, en communication, en publicité, en sociologie. Nous étions entourés d’enseignants de très haut niveau : phénoménologues, pédagogues, sociologues, anthropologues. Dr. Caycedo disait : « Avec tout cela, vous devez être capables de rendre la sophrologie accessible. » Il invitait aussi des professeurs critiques à l’égard de la sophrologie, afin que nous puissions apprendre à répondre, à argumenter, à nous situer. Nous avons même eu des enseignements en droit constitutionnel pour comprendre dans quel cadre professionnel s’installer, comment exercer en cabinet ou intervenir en entreprise.

Dr. Caycedo était extrêmement rigoureux, extrêmement exigeant. C’était une personnalité forte, très structurante, très observatrice. Si je devais donner une première phénodescription de sa présence, je dirais d’abord : présence. Une présence très forte. Quand il entrait quelque part, il y avait immédiatement un silence. Il inspirait beaucoup de respect. Il ne faut pas oublier non plus qu’il a vécu en Espagne sous la dictature franquiste, et que c’est dans ce contexte qu’il a créé la sophrologie. D’une certaine manière, il parlait de liberté dans un monde qui ne la favorisait pas. C’était très fort : travailler sur la conscience, sur les valeurs, sur la liberté intérieure, dans un contexte politique fermé.

Physiquement, c’était un homme de petite taille, avec une présence très incarnée. Il aimait la vie, la table, le chocolat. C’était un bon vivant. Il pouvait parler pendant des heures sans fatigue apparente. Il avait aussi beaucoup d’humour, un humour très élégant. Et surtout, lorsqu’il parlait en espagnol, il avait une précision, une justesse et une qualité de langage remarquables. C’était une parole très habitée.

Il suivait chaque personne avec attention. Il ne parlait pas forcément beaucoup avec nous sur un plan personnel, mais il nous connaissait très bien. Il voyait comment chacun fonctionnait, comment chacun allait travailler. Il demandait beaucoup de cohérence. Mais cette rigueur allait de pair avec une forme de protection. Il protégeait beaucoup la faculté, et il nous protégeait aussi.

Prof. Caycedo nous faisait aussi beaucoup étudier comment la conscience peut être obnubilée et manipulée par les médias, la publicité, la politique et la communication de masse. Il disait qu’il fallait comprendre cela, parce que la conscience humaine est souvent mobilisée, orientée, influencée, et que le sophrologue doit savoir dans quel monde il intervient.

Ce qui a été très marquant, c’est qu’il nous a envoyés très tôt sur le terrain, auprès des enfants des rues. Il ne nous a pas d’abord placés dans des entreprises élégantes ou dans des contextes faciles. Il nous a dit en substance : « C’est là que vous deviendrez de vrais sophrologues. » Comment expliquer la sophrologie à des enfants qui ne savent ni lire ni écrire ? Comment leur rendre accessible la phénoménologie ? Comment faire pour que la méthode devienne vivante pour eux ? C’est avec eux que nous avons énormément appris.

Il insistait à la fois sur la structure et sur l’adaptabilité. Il disait en quelque sorte : « Je vous ai formés, je vous ai donné une base, je vous ai donné une pédagogie ; à vous maintenant de trouver comment faire avec chaque population. » Il nous emmenait dans des quartiers très difficiles, parfois dangereux. Et il nous renvoyait toujours à notre responsabilité de pédagogues. 

Ricardo Lopez : Oui, pour moi aussi, le mot qui vient d’abord est présence. Beaucoup de présence. Il avait une manière d’être qui imposait le respect sans qu’il ait besoin de l’exiger explicitement. Quand il arrivait, quelque chose se mettait en place immédiatement. Il y avait un cadre.

Ce qui m’a marqué, c’est qu’il portait à la fois une très grande rigueur et une très grande ouverture. Il nous transmettait une structure solide, mais en même temps il nous poussait à être créatifs, à adapter, à inventer, à faire vivre la méthode dans les situations concrètes.

Il ne voulait pas que la sophrologie reste un savoir abstrait ou intellectuel. Il fallait l’appliquer, la rendre opérante, la mettre à l’épreuve du réel. C’est pour cela que nous avons été profondément marqués par l’expérience du terrain. Dans les écoles, dans les quartiers difficiles, auprès des enfants, dans les contextes où il fallait vraiment transmettre quelque chose de profond de manière simple, directe et humaine.

Il y avait aussi chez lui une grande lucidité sur les dérives possibles du monde contemporain : manipulation sociale, influence des médias, modelage des masses. Il nous disait qu’un sophrologue devait connaître ces réalités, précisément parce qu’il travaille avec la conscience humaine.

Claudia Sanchez et Ricardo Lopez avec Prof. Alfonso Caycedo 

La naissance de la sophrologie ludique : transmettre la sophrologie autrement

Au fil de votre parcours, vous avez développé une approche originale, la sophroludique, qui s’inscrit dans la sophrologie caycédienne tout en proposant une manière particulière de la transmettre. Comment cette approche est-elle née et qu’apporte-t-elle dans la pratique et la pédagogie de la sophrologie ?

Claudia Sanchez : Dès le début, la sophrologie nous est apparue comme une voie possible. Mais, au fil de nos études, elle nous semblait encore très classique dans sa manière d’être transmise. Nous avons senti qu’il fallait l’adapter, la rendre plus accessible et plus vivante, afin qu’elle puisse toucher un public beaucoup plus large. Nous avons alors travaillé autour de deux éléments essentiels : la base et la simplicité. Cela est devenu l’axe central de notre travail de doctorat mené en binôme.

La base et la simplicité signifient utiliser un vocabulaire clair et des mouvements que l’on peut qualifier d’archétypaux : des gestes et des dynamiques corporelles qui constituent des dénominateurs communs à tous les peuples de la planète, mais que nous avons parfois oubliés. D’un point de vue anthropologique, nous voulions retrouver ces mouvements anciens, ces dynamiques fondamentales de l’être humain, et les intégrer à la sophrologie afin qu’elle puisse être vécue par tous, partout dans le monde et à tout âge.

C’est ainsi qu’est née progressivement la sophrologie ludique. Tout cela a commencé en 1985 à Bogotá. L’année passée, nous avons d’ailleurs célébré les quarante ans de la sophroludique.

La sophrologie ludique n’est pas une autre sophrologie. C’est une pédagogie. Une manière de transmettre la profondeur de la sophrologie de façon simple et créative.

Il ne s’agit pas simplement de « jouer ». Le jeu n’est qu’un moyen. La sophrologie ludique est une pédagogie qui permet de rendre accessible l’expérience sophrologique, que l’on travaille avec des enfants, des adultes ou des professionnels.

D’ailleurs, les enfants n’ont généralement aucun problème avec le jeu. Ce sont souvent les adultes qui ont oublié comment jouer. Ils peuvent ressentir de la gêne ou une forme de résistance. La sophroludique permet justement de réactiver la créativité et la spontanéité, afin que la personne puisse vivre une expérience profonde de la sophrologie d’une manière naturelle. C’est une pédagogie créative qui permet de transmettre la méthode de façon vivante, sans perdre sa profondeur.

Ricardo Lopez : Dans la psychologie ou dans l’anthropologie, on travaille beaucoup avec l’esprit et avec la pensée. Mais la sophrologie propose une entrée par le corps, par l’expérience vécue. C’est précisément cette dimension qui a été au centre de la création de la sophrologie ludique . Le corps devient un point d’équilibre entre la profondeur de la sophrologie et la créativité de l’approche ludique. Nous avons commencé à parler de corporalité ludique.

Nous étions constamment confrontés à la profondeur extraordinaire que la sophrologie peut révéler. Mais la transmettre n’était pas toujours simple. Nous avons donc cherché à simplifier sans appauvrir. L’approche ludique, associée à une pédagogie vivante, nous a permis de transmettre des expériences profondes de manière directe. Par exemple, même un très jeune enfant – ou un enfant de la rue – peut comprendre l’essentiel d’une expérience avant même que l’on donne des explications. L’explication vient ensuite pour donner du sens. Mais l’essentiel est d’abord d’aller directement au cœur de l’expérience, d’une manière simple. C’est cela qui nous passionne depuis toutes ces années et qui continue à nous habiter.

En effet, dans la sophrologie, chaque rencontre est une création. On se répète difficilement, parce que chaque expérience se renouvelle. Chaque atelier, chaque séminaire, même si le thème paraît identique, est toujours différent. C’est une rencontre nouvelle. Et c’est précisément cette dimension vivante de la sophrologie que nous aimons profondément : à chaque fois, quelque chose change.

Pendant que nous développions la sophroludique, nous avons également observé les tensions qui ont traversé l’histoire de la sophrologie internationale : entre des courants parfois très intellectuels et d’autres beaucoup plus appliqués, entre ceux qui restent dans le discours et ceux qui travaillent sur le terrain. Pour notre part, nous avons toujours été du côté de la pratique, de l’application, de la nécessité de rendre la méthode vivante et accessible. C’est sans doute pour cela que nous avons toujours eu à cœur de maintenir l’esprit vivant de la sophrologie, sans la réduire à un protocole ou à une répétition formelle.

Lorsque nous sommes arrivés en Suisse, nous avons retrouvé quelque chose de cet esprit : un esprit vivant, chaleureux et engagé, que des personnalités comme Raymond Abrezol et Pierre Schwaar ont su incarner et transmettre. Pour nous, cela a toujours été essentiel : garder le fond, garder la profondeur, mais sans perdre la dimension de la vie.


« Dans la sophrologie, chaque rencontre est une création. Même si le thème est le même, l’expérience ne se répète jamais. »

 

Aujourd’hui, comment et dans quels contextes exercez-vous la sophrologie ludique ?

Claudia Sanchez : Notre pratique est très directement liée à l’actualité et aux besoins du moment. Nous partons toujours des problématiques contemporaines pour voir comment la sophrologie peut y répondre.

La sophrologie ne peut pas rester figée dans la forme qu’elle avait dans les années 1960. Le monde change, les contextes changent, les mentalités évoluent. Il est donc nécessaire de réactualiser en permanence la manière de transmettre et d’appliquer la méthode.

Par exemple, pendant la période du COVID, nous avons travaillé avec les outils de la sophrologie pour accompagner les peurs, les états émotionnels extrêmes, les incertitudes, les changements dans les relations humaines. Nous cherchons toujours à adapter la sophrologie aux situations que vivent les personnes.

Cela signifie aussi rester attentifs à ce qui se passe dans le monde : les transformations sociales, les évolutions culturelles, les tensions géopolitiques, les changements dans les modes de vie. La sophrologie doit pouvoir apporter des outils face à ces réalités, ou du moins proposer des pistes.

Dans ce travail d’adaptation, nous restons très attentifs à la phénoménologie, mais aussi à l’anthropologie. Observer comment vivent les êtres humains à une époque donnée est essentiel. Les jeunes d’aujourd’hui ne vivent pas les mêmes problématiques que ceux d’il y a trente ans. Les relations humaines, les traumatismes, les manières de communiquer ont changé. Les technologies, par exemple, ont profondément modifié la relation à la conscience. Tout cela doit être pris en compte. La sophrologie doit pouvoir répondre à ces réalités, sans perdre son essence.

Nous avons aussi intégré dans notre réflexion des domaines de recherche contemporains, comme certaines perspectives de la physique ou de la science actuelle, pour enrichir la compréhension de l’expérience humaine et accompagner des situations comme les chocs émotionnels ou les transformations intérieures.

Ricardo Lopez : Notre rôle consiste surtout à adapter et transmettre.

La sophrologie est une matière première extrêmement riche. Mais la manière de la transmettre dépend toujours du contexte et du public. Si je travaille avec des sportifs, je vais utiliser un langage et des exemples qui parlent au monde du sport. Si j’interviens dans une entreprise, je vais m’appuyer sur la réalité du travail et des relations professionnelles. Si je travaille dans un cadre thérapeutique, je vais aborder les problématiques liées aux traumatismes ou aux difficultés personnelles.

La forme change, mais le fond reste le même. Nous avons eu la chance de travailler dans des contextes très différents : avec des individus, avec des groupes, dans des formations. Nous intervenons aussi bien dans des écoles que dans des institutions ou dans des contextes éducatifs.

Notre travail se situe à trois niveaux principaux : l’accompagnement individuel, le travail avec des groupes, et la formation. La sophrologie permet justement cette adaptation, parce qu’elle repose sur une base solide. À partir de cette base, chacun peut développer sa recherche et sa manière d’accompagner.

Claudia Sanchez : Il y a cependant un point sur lequel nous sommes restés très fermes : l’importance du présentiel. Nous n’avons jamais donné de formation entièrement à distance. Pour nous, la sophrologie est une expérience vivante qui implique la présence, le corps, la relation.

Se déplacer pour une formation, préparer son voyage, vivre les temps de rencontre, les pauses, les échanges informels… tout cela fait partie intégrante de la formation. Ce sont des moments d’intégration essentiels.

Nous observons aujourd’hui une différence très nette entre les personnes formées principalement à distance et celles qui ont vécu une formation en présentiel. La qualité de l’expérience n’est pas la même. Pour nous, la sophrologie reste avant tout une rencontre vivante entre des êtres humains. 


« Nous avons cherché à simplifier sans appauvrir : transmettre la profondeur de la sophrologie d’une manière simple, vivante et accessible à tous. »


Sophroludique et neuroplasticité

Comment la sophroludique favorise-t-elle les processus de créativité, d’apprentissage et de neuroplasticité ?

Claudia Sanchez : La neuroplasticité nous rappelle que l’être humain a la capacité de se transformer et de modifier ses schémas de fonctionnement. Nous portons tous en nous des conditionnements : des héritages transgénérationnels, des habitudes familiales, des expériences collectives ou personnelles. Certaines de ces influences peuvent devenir limitantes.

Dans ce contexte, la sophrologie – et particulièrement la sophroludique – permet d’introduire un changement de référence. Cela peut passer par l’alimentation, la respiration, l’attitude corporelle, la manière de penser ou de se relier aux autres.

Nous proposons des dynamiques qui permettent au cerveau de se connecter différemment, de sortir de certaines habitudes mentales ou émotionnelles et d’ouvrir la possibilité d’une transformation. L’objectif est de favoriser l’autonomie de la personne.

Concrètement, nous utilisons des techniques respiratoires, des mouvements, des séances structurées et un protocole sophroludique en plusieurs étapes. Cela permet à la personne de modifier progressivement ses repères intérieurs.

On peut dire que c’est un peu comme changer les autoroutes du cerveau : au lieu de rester dans les mêmes circuits, on ouvre de nouvelles voies, qui permettent d’adopter d’autres comportements et d’autres attitudes. La sophrologie elle-même apporte déjà beaucoup par la prise de conscience du corps et par la dimension intentionnelle. La sophroludique y ajoute une dimension créative qui favorise l’apprentissage et la transformation.

Aujourd’hui, les neurosciences confirment d’ailleurs que le cerveau est beaucoup plus plastique qu’on ne le pensait autrefois. Pendant longtemps, on croyait que les connexions neuronales étaient fixes. Les recherches ont montré au contraire que de nouvelles connexions peuvent se créer tout au long de la vie.

Nous avons commencé à intégrer ces perspectives autour des années 2005, lorsque les recherches sur la neuroplasticité ont commencé à se développer davantage.

Ricardo Lopez : Nous travaillons avec ces apports scientifiques, mais nous restons attentifs à ne pas tout réduire aux neurosciences. Le cerveau est un instrument, une sorte d’antenne, mais la conscience dépasse largement le cerveau. Il existe des dimensions de l’expérience humaine que les neurosciences ne peuvent pas expliquer entièrement. La sophrologie s’intéresse justement à cette expérience globale de la conscience.

Ce qui est intéressant, c’est que des chercheurs ou des professionnels du domaine médical viennent parfois suivre nos formations. Ils cherchent des modèles pratiques pour accompagner les personnes : les enfants, les adultes, les personnes âgées, ou encore les équipes dans les entreprises.

La sophrologie propose des outils concrets qui peuvent être utilisés dans de nombreux contextes. Par exemple, nous travaillons actuellement sur des thèmes comme l’attachement et les dynamiques transgénérationnelles. Ce sont des sujets déjà étudiés dans différentes disciplines, mais la sophrologie peut apporter une dimension supplémentaire : l’expérience vécue, la dimension ontologique et existentielle.

Claudia Sanchez et Ricardo Lopez avec Dr Raymond Abrezol

La sophrologie aujourd’hui

Comment percevez-vous l’évolution de la sophrologie dans le monde, plus de 65 ans après sa création?

Claudia Sanchez : On pourrait dire qu’il existe aujourd’hui deux regards possibles : un regard un peu pessimiste, et un autre plus créatif et optimiste.

Si je commence par l’aspect plus préoccupant, c’est clairement la question de la formation. Aujourd’hui, on voit se multiplier des formations très courtes, parfois entièrement virtuelles. On peut même trouver des diplômes obtenus simplement sur internet.

Cela pose un problème sérieux. La vocation se perd parfois, et avec elle la profondeur de la formation. On voit apparaître des sophrologues qui ont des lacunes importantes, qui ne maîtrisent pas vraiment les bases de la méthode.

Pour nous, il est essentiel de revenir à une formation solide, exigeante, et surtout vécue en présentiel. La sophrologie est une expérience vivante qui demande du temps, de l’engagement et une véritable pratique.

Un autre phénomène que nous observons aujourd’hui est la tendance à mélanger beaucoup de méthodes différentes. Certaines personnes accumulent des formations et mélangent ensuite des approches très diverses : chakras, aura, différentes techniques énergétiques… Le problème n’est pas d’explorer d’autres domaines. Mais il est important de connaître d’abord profondément la méthode. C’est un peu comme en musique : lorsque l’on maîtrise très bien les bases, on peut improviser, on peut créer. Mais si l’on ne connaît pas les bases, l’improvisation devient simplement de la confusion.

Dans nos formations, nous demandons toujours que les personnes aient au moins une base solide en sophrologie. Même si ensuite nous développons des approches nouvelles, il faut connaître le cadre de référence.

Ricardo Lopez : Mais il y a aussi beaucoup d’éléments positifs.

La sophrologie existe maintenant depuis plus de 65 ans, et elle continue à se développer. Les principes fondamentaux posés par le Prof. Caycedo restent solides : la corporalité, la conscience, l’expérience vécue. Ces bases tiennent toujours la route.

La méthode doit bien sûr s’adapter aux réalités contemporaines, aux nouvelles souffrances, aux transformations de la société. Il faut savoir parler le langage de son époque, se réactualiser en permanence. Mais l’essentiel reste là.

Un autre aspect très important est la dimension existentielle et spirituelle de la sophrologie. Cette dimension permet d’aller au-delà de la simple gestion du stress ou du bien-être immédiat. Elle ouvre un chemin vers quelque chose de plus profond dans l’expérience humaine. La sophrologie permet d’avancer progressivement : d’abord à partir de l’expérience corporelle, puis vers des dimensions plus profondes de la conscience. Et ce qui est précieux, c’est que tout repose sur l’expérience vécue. On ne demande pas aux personnes de croire. Chacun vérifie par lui-même, à travers son expérience. La sophrologie n’est pas une croyance. C’est une pratique qui permet à chacun de valider par lui-même ce qu’il découvre.

Il est important aussi de rappeler que la sophrologie n’est pas une fin en soi. La sophrologie est un outil, une méthode, une sorte d’échafaudage. Ce qui est réellement central, c’est la conscience. Certaines personnes peuvent accéder à cette dimension par la sophrologie, d’autres par d’autres chemins. L’essentiel n’est pas la méthode en elle-même, mais ce vers quoi elle permet d’aller. La sophrologie est simplement un moyen pour explorer et développer cette dimension profonde de l’être.


« La sophrologie n’est pas une fin en soi. C’est un moyen. Ce qui compte vraiment, c’est l’exploration de la conscience. »


La sophrologie en Suisse : transmission et rayonnement

Vous êtes inscrits dans l’histoire de la sophrologie en Suisse et vous en faites aussi pleinement partie dans son actualité. Comment percevez-vous aujourd’hui la tridimensionnalité de Sophrologie Suisse : son histoire, son actualité et son devenir ? Et comment voyez-vous le rôle de Sophrologie Suisse dans la dynamique de transmission et de rayonnement ?

Claudia Sanchez : La sophrologie en Suisse a déjà fait ses preuves. Elle a une histoire, une qualité, une crédibilité. Le problème n’est pas là. À mon sens, la difficulté actuelle se situe surtout dans la manière de communiquer et dans la façon de rendre la sophrologie visible à travers les moyens d’aujourd’hui. C’est là qu’il y a un vrai défi.

Autrefois, la promotion de la sophrologie se faisait autrement. Il y avait des entrées plus naturelles dans les écoles, dans certains milieux professionnels, dans les institutions. Aujourd’hui, tout cela a changé. Il faut donc inventer d’autres formes de présence, d’autres manières de faire connaître la sophrologie.

Il me semble qu’il faudrait peut-être parfois mettre davantage en avant les thèmes que la méthode elle-même. Autrement dit : partir d’un sujet fort, actuel, parlant pour les personnes – par exemple l’enfance, l’attachement, la parentalité, la gestion des émotions, le stress, les relations – et faire apparaître la sophrologie comme la réponse ou comme l’un des outils possibles. Peut-être faut-il parfois laisser le mot « sophrologie » un peu en arrière-plan au début, et mettre en avant ce qui touche directement les gens.

Il faut aussi un langage beaucoup plus actuel, beaucoup plus ajusté à ceux qui ne connaissent pas encore la sophrologie. Souvent, nous parlons encore à des personnes déjà convaincues, déjà informées, déjà proches. Mais il est tout aussi important de cibler celles et ceux qui ne nous connaissent pas du tout.

Autrefois, il y avait souvent une institutrice, une infirmière, une personne dans une école ou dans un hôpital qui invitait un sophrologue. C’était une porte d’entrée. Aujourd’hui, il faut retrouver ces points d’entrée, mais d’une autre manière : repérer les personnes déjà présentes dans les institutions et qui pourraient ouvrir cet espace.

Cela pourrait aussi passer par des formations spécifiques, construites pour certains milieux professionnels : par exemple les infirmières, les pédagogues, les accompagnants. Il existe aujourd’hui de grands besoins, et la sophrologie a beaucoup à offrir.

Ricardo Lopez : Oui, je crois aussi que la clé se trouve vraiment dans la promotion. C’est là que se situe une partie essentielle du travail à faire. Cela demande du temps, de l’intelligence stratégique, et probablement aussi des personnes compétentes dans les outils actuels de communication. Non pas pour transformer la sophrologie en produit, mais pour savoir comment la rendre visible dans le monde d’aujourd’hui.

Il faut sans doute quelqu’un qui comprenne profondément les moyens actuels – la technologie, les réseaux, les usages contemporains – et qui puisse dire : voilà ce qui doit être mis en avant, voilà comment il faut le présenter, voilà où il faut être visible.

Mais je pense aussi que la promotion ne se joue pas uniquement à grande échelle. Il y a quelque chose d’important dans le travail local, dans la proximité, dans les réseaux vivants autour de nous. Revenir à des formes de présence plus concrètes, plus proches, plus humaines, me semble très important.

Claudia Sanchez : Je dirais aussi une chose un peu paradoxale : parfois, ce n’est pas l’argent qui fait rayonner une méthode, mais la justesse de la stratégie. Dès le début, la sophrologie n’était pas une méthode qui se médiatise facilement par de grands moyens financiers. Ce qui fonctionne pour elle, ce sont plutôt l’intelligence, la stratégie, la manière juste de la faire connaître. Dans la réalité, nous avons souvent constaté cela : beaucoup d’argent investi ne garantit pas du tout la visibilité. En revanche, une bonne stratégie, un bon positionnement, un langage juste et un ancrage vivant peuvent faire beaucoup.

Ricardo Lopez : Pour moi, Sophrologie Suisse a un rôle très important à jouer dans ce processus. Un rôle de structuration, bien sûr, mais aussi de transmission et de rayonnement.

L’association peut aider à maintenir un esprit, une qualité, une cohérence. Elle peut aussi soutenir la visibilité de la sophrologie en Suisse, non seulement auprès des sophrologues eux-mêmes, mais aussi auprès du public, des institutions et des professionnels d’autres domaines.

Et cela est d’autant plus important que Sophrologie Suisse a quelque chose de particulier : une histoire forte, une vraie tradition, et en même temps une capacité à rester vivante.

Pour toute information complémentaire ou inscription, merci de contacter directement le sophrologue.

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