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Virage à 90° : Raymond Abrezol et la découverte de la sophrologie

Une rencontre qui a changé une vie

Au mois de février, nous avons republié sur notre blog un article d’Edith Schwaar consacré aux débuts de la sophrologie en Suisse. Ce texte permettait de mieux comprendre le rôle joué par Raymond Abrezol et Pierre Schwaar dans l’introduction et le développement de la sophrologie en Suisse, ainsi que dans son rayonnement au niveau international. Pour prolonger ce regard historique, nous revenons ici à la parole de Raymond Abrezol lui-même. Dans son livre "Dr Raymond Abrezol - Aventure au pays de ma conscience" de Nathalie Rotru (G d'encre, 2006), il raconte la vivance de sa rencontre avec la sophrologie et avec le Professeur Alfonso Caycedo. Compte tenu du rôle qu’Abrezol a joué pour faire connaître et diffuser la sophrologie, il est particulièrement précieux de revenir à ces moments fondateurs. Nous proposons ici des extraits adaptés du chapitre « Virage à 90° », où il relate l’événement décisif qui orienta sa trajectoire vers la sophrologie.


“Une anesthésie sophronique”

Une expérience incroyable me fit prendre un grand tournant dans ma vie. En 1963, Armand Dumont, un ami médecin dentiste basé à Genève, et moi-même, devions réaliser une démonstration d’opération chirurgicale en implantologie au cours d’un congrès à Barcelone, rassemblant plus six cent praticiens du monde entier.

J’étais âgé d’une trentaine d’années, et me présenter et parler en public m’était alors très pénible. J’étais submergé par le trac. À Barcelone, mon programme prévoyait une conférence de quarante cinq minutes, pour présenter la technique et l’intervention, que nous allions réaliser par la suite, en direct, sur une patiente espagnole que nous ne connaissions pas. J’en avais simplement reçu des radiographies. Le simple fait de devoir prendre la parole devant un tel auditoire m’était un supplice. Arpentant les coulisses, je me rendais aux toilettes toutes les cinq minutes, persuadé que ma vessie était pleine. Evidemment, elle était vide depuis longtemps, mais surtout très contractée.

Je lisais et relisais mon texte jusqu’à l’écœurement. Naturellement, je le connaissais sur le bout des doigts, mais j’aurais été incapable de le faire partager à mon auditoire. Je me protégeais derrière ma feuille… ce qui était parfaitement ridicule ! Comment une feuille de soixante deux centimètres carré pouvait-elle abriter un grand gaillard comme moi ? Néanmoins, je m’y accrochais, ainsi qu’aux mots tapés en très grands caractères, comme à un radeau lancé sur un océan déchaîné. Pourtant, je ne peux prétendre que les médecins, même en grand nombre, représentent un farouche danger ! En bref, il s’agissait presque d’une phobie, une peur tout à fait irraisonnée face à un danger, qui n’en est pas un.

Enfin sonna l’heure de mon entrée sur scène. Mes jambes me portaient à peine. Ayant installé mes papiers sur un pupitre près des micros, je commençai ma lecture. Je me réfugiai derrière mon texte, que je lus consciencieusement jusqu’à la dernière lettre. Rétrospectivement, je plains les participants de ce congrès : que cet exposé dut leur paraître assommant !


« Je soignais des pathologies mais je ne prenais jamais en charge le patient. »


Puis nous nous attelâmes à l’opération chirurgicale. Ce n’était pas la première fois que je réalisais des interventions en direct devant un public professionnel. J’y avais déjà connu des mésaventures terrifiantes. Tel ce patient d’un certain âge, dont le cœur cessa de battre alors que ses gencives étaient complètement ouvertes, l’os mis à nu, pour en prélever l’empreinte ! Il me fallut affronter cette situation dramatique, et utiliser tous les moyens à ma disposition pour faire repartir son cœur. Ce sont des minutes qui comptent dans la vie d’un praticien.

L’opération du congrès de Barcelone était d’importance. Lorsque nous arrivâmes sur le plateau technique, placé sous caméra, la patiente était déjà endormie. Son teint me parut d’une blancheur inquiétante. Nous commençâmes notre opération. Il nous fallait être vigilants à ce que la caméra puisse bien filmer le champ opératoire déjà étroit. L’intervention était fort sanglante, ce qui rajoutait encore quelques difficultés pour l’enregistrement des images. Nous devions ouvrir la mâchoire inférieure de cette patiente depuis l’arrière jusqu’à l’avant, récliner la muqueuse et le périoste pour mettre l’os à nu. Il s’agissait ensuite de tailler des rainures dans l’os, et en prendre des empreintes pour créer l’implant. 


« Je me cachais derrière des techniques et du matériel. »

 

Cette opération se déroulait en deux parties, le temps pour le laboratoire de fabriquer l’implant. D’ordinaire, cette chirurgie requérait trois quarts d’heure, mais cette fois, elle dura une heure et demi, car nous ne disposions pas de nos instruments habituels. Régulièrement au cours de cette opération, je pris le pouls de cette dame, car j’étais inquiet de son teint si diaphane. J’étais également très surpris du peu de salive et de sang perdus, car cette zone est hautement vascularisée. Nous en déduisîmes qu’elle avait reçu de l’atropine et des vasoconstricteurs, type noradrénaline.

Puis, nous signalâmes la fin de l’opération à l’anesthésiste, qui se mit à parler à la patiente. Nous étions surpris de cette démarche. Mais nous le fûmes encore bien plus, lorsque la patiente ouvrit les yeux et nous sourit tout en reprenant un joli teint rose bonbon. Elle se redressa seule sur la table d’opération, fit tomber un champ opératoire, qu’elle ramassa et replaca sur la table. Puis elle regagna sa chambre en marchant, accompagnée d’une infirmière : cette faculté était digne d’un gag de carabin de faculté de médecine ! Nous nous retournâmes de concert vers l’anesthésiste pour l’interroger sur les produits anesthésiants utilisés pour cette opération. Le Dr Isasi nous répondit :

— Mais aucun !

À notre tour, nous devînmes blancs comme des linges ! Le Dr Isasi nous annonçait avec grand calme que nous avions réalisé une opération délicate, pendant laquelle nous avions découpé des chairs, scié des os et vissé des vis dans la mâchoire d’une dame, qui n’avait reçu aucun produit anesthésiant, ni analgésiant ! Et pour couronner le tout, elle semblait s’en porter à merveille !

Le Dr Isasi nous révéla alors :

— J’ai réalisé une anesthésie psychique.

N’y voyant pas plus clair, j’insistai :

— Comment dites-vous ?

Il confirma en spécifiant :

— Une anesthésie sophronique.


“De découverte à Barcelone à la rencontre en Suisse”

Avais-je manqué certains cours en faculté de médecine ? Tout ceci était absolument nouveau pour moi. Une partie de mon monde s’écroulait. Il me semblait impensable qu’une telle technique, basée uniquement sur le psychisme, puisse exister et rivaliser avec la bonne vieille anesthésie chimique. Le Docteur Isasi nous fit ensuite part des travaux sur les états de conscience d’un certain Alfonso Caycedo, Professeur en Psychiatrie. Il s’était formé à cette technique pour réaliser ses anesthésies et en était tout à fait satisfait, avec entre autres bénéfices, des réveils plus faciles et des risques opératoires limités.

Cette expérience venait chatouiller ma curiosité. Il fallait que j’en apprenne plus en rencontrant le Professeur Caycedo lui-même. Ma requête tombait à pic, car, d’ordinaire basé à Barcelone, il exerçait à cette époque dans la clinique du Professeur Binswanger à Kreuzlingen en Suisse. Dès mon retour à Lausanne, je pris contact avec lui. La chose n’était pas aisée car je ne parlais pas l’espagnol, et il s’exprimait en « fragnol », soit un savant mélange de français et d’espagnol. Malgré ce handicap, le contact fut de suite cordial et il accepta de venir donner des cours à Lausanne. J’empoignai le téléphone pour rassembler une quarantaine de praticiens et leur racontai en détail ma fameuse expérience de Barcelone. Ils me connaissaient tous et accordèrent crédit à mon anecdote. La formation fut dispensée pendant une semaine par le Professeur Caycedo lui-même, et comportait des cours approfondis sur le psychisme et les états de conscience de l’être humain. Ces connaissances étaient tout à fait nouvelles et passionnantes.


« Alors que je m’occupais d’êtres humains, je ne connaissais rien de la vie. »


Ce stage fut une nouvelle révélation pour moi. J’avais bien assisté à quelques cours de psychologie en faculté de médecine, mais ceux-ci étaient facultatifs et aucun examen ne venait sanctionner ce module. Je pensais donc savoir ce qu’était la psychologie dans les grandes lignes. Mais assister à ce cours, alors que j’avais déjà sept années de pratique médicale derrière moi, me fit l’effet d’une douche froide. Je pris soudainement conscience que j’étais bon technicien, que je connaissais parfaitement bien les dents, les os, les tissus de mes patients. J’étais encore plus familier des diverses maladies dont ils souffraient et des médicaments à prescrire. Mais je ne disposais d’aucune vue globale et en tout cas, je ne savais rien de ce que vivait le patient et de ce qu’il ressentait. Et surtout, j’avais perdu de vue que, derrière une pathologie ou une intervention chirurgicale, un être humain existait.

L’aberration m’apparaissait en grand : je soignais des pathologies mais je ne prenais jamais en charge le patient ! Alors que je m’occupais d’êtres humains, je ne connaissais rien de la vie. Je me cachais derrière des techniques et du matériel. Je ne me souciais jamais du patient lui-même, de la façon dont il vivait sa maladie. Je traitais parfaitement bien sa pathologie, mais je ne m’occupais jamais de l’être humain, ni de ce que sa maladie pouvait signifier pour lui, ou mieux encore, de ce que sa maladie voulait lui signaler.

Tout ceci entra dans ma vie comme une tornade. Cela remettait en cause ma pratique professionnelle, mais je me sentais également bousculé dans mes valeurs personnelles. Quelles étaient-elles ? L’argent, ma voiture, ma maison, en bref, les attaches matérielles, mais aussi la reconnaissance des autres, la réussite professionnelle…

Au cours de cette formation, je m’éveillai à la dimension du mental, à l’importance de la relation thérapeute - patient et aux théories de la psychologie. J’imagine que mon terrain était déjà quelque peu fertile pour recevoir ces graines, qui ont porté leurs fruits depuis. En effet, sans en avoir forcément bien conscience et sans exploiter quoi que ce soit de ce domaine, j’étais un tant soit peu investi dans mes relations avec mes malades. Je me laissais souvent guider par mon bon sens et ma compassion. Mais cela était loin d’être suffisant et il me manquait les bases théoriques.


« Au cours de cette formation, je m’éveillai à la dimension du mental, à l’importance de la relation thérapeute - patient et aux théories de la psychologie. »


La Sophrologie, à l’époque, était une démarche de recherche sur la conscience humaine. À l’origine de cette étude se trouvait le questionnement du Professeur Caycedo quant à l’existence d’autres traitements que le coma insulinique et les électrochocs, auxquels il était confronté dans sa pratique de psychiatre. La conscience des malades psychiatriques était gravement atteinte, morcelée, mais n’y avait-il pas moyen de réaliser un travail de fond afin de rétablir l’unité, la cohérence de cette conscience ? La base fondamentale de ce travail fut l’hypnose.

Mais le Professeur Caycedo ne s’arrêta pas là. Il estimait déjà à l’époque que les théories de l’hypnose ne lui permettaient pas d’atteindre son objectif et qu’il fallait pousser plus loin les recherches. Il lui semblait important d’éveiller la conscience de l’homme, afin de la rendre claire et pure, et ne pas s’en tenir à l’utilisation d’états modifiés de conscience, qui allaient à l’encontre de ce principe. En 1960, au cours du congrès mondial de Psychiatrie à Vienne, il proposa de créer la Sophrologie comme science de recherche sur la conscience. Dès cette époque, il envisagea des applications dans les domaines médical, pédagogique et prophylactique.

 Ces premiers échanges me passionnèrent et nous demandâmes au Professeur Caycedo de nous donner des cours de perfectionnement, l’un à Leysin, l’autre à Genève. J’hébergeai notre hôte dans mon chalet à la montagne, où nous passions d’agréables soirées à échanger et tester des techniques principalement hypnotiques sur nous-mêmes. J’étais totalement enthousiaste.

Rapidement, je commençai à utiliser les techniques simples et efficaces, que le Professeur Caycedo nous avait enseignées. J’expérimentai, avec succès et surprise, les techniques d’analgésie pour réaliser des interventions sans douleur et sans produit chimique.


En 1960, au cours du congrès mondial de Psychiatrie à Vienne, le Prof. Caycedo proposa de créer la Sophrologie comme science de recherche sur la conscience.


Des débuts précipités dans la transmission

 Découvrir la Sophrologie fut un grand révélateur dans ma vie. J’étais touché au plus profond de mon être par ce travail de recherche sur la conscience que le Professeur Caycedo entamait.

En 1964, il nous annonça qu’il comptait poursuivre ses recherches sur la modification des états de conscience en Orient, plus exactement en Inde et au Japon. Il pensait s’absenter pendant au moins deux années et, après avoir constaté notre enthousiasme, souhaitait nommer Armand Dumont et moi-même responsables du développement de la Sophrologie en Europe. Malgré notre ignorance relative et une idée plus que floue de notre mission, nous relevâmes le défi. Dans le fond, je pensais que la Sophrologie était encore trop peu connue, pour que l’on vienne nous demander des informations, voire des formations. En bref, je pensais avoir la paix !

À peine deux mois après le départ du Professeur Caycedo, je reçus un appel téléphonique d’un médecin, qui me contactait en tant que responsable de l’enseignement de la Sophrologie en langue française. Il souhaitait organiser un séminaire d’une semaine pour des gynécologues français à l’hôpital Lariboisière de Paris. Mon répit avait été de courte durée ! Malgré de grandes appréhensions liées à mon sempiternel trac de conférencier, à l’inexistence de cours sur la Sophrologie et à la relative brièveté de ma propre formation, je m’engageai avec Armand à réaliser ce colloque.

Nous organisâmes notre travail afin de traiter chacun une liste de thèmes. Je démarrai alors une étude et me replongeai dans mes cours de gynécologie et d’obstétrique, m’éloignant un peu de mon travail buccal habituel. C’est une spécialité que je redécouvris avec plaisir. Nous disposions, l’un et l’autre, d’une quantité astronomique de notes, de schémas, dont il nous fallut opérer une sélection. Armand Dumont et moi-même n’étions pas à l’aise en démarrant ce séminaire.

Mais le défi fut relevé. À l’issue de la formation, je pensai : « Eh bien, nous aurons donné, au moins une fois dans notre vie, un cours sur la Sophrologie… mais je pense bien que ce sera le seul et l’unique ! ».


Le Prof. Caycedo souhaitait nommer Armand Dumont et moi-même responsables du développement de la Sophrologie en Europe. Malgré notre ignorance relative et une idée plus que floue de notre mission, nous relevâmes le défi.


Ma vie, en quelques années, avait pris une tournure de tourbillon, d’ouragan. Ce rythme me convenait parfaitement et j’étais heureux de toutes ces nouveautés.


Pour toute information complémentaire ou inscription, merci de contacter directement le sophrologue.

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« Je veux être tout ce que je suis capable de devenir »
Entretien avec Marie-Jo Magnin, Présidente Sophrologie Suisse